Intermittence et constitution post-fordiste du travail
Le capitalisme post-fordiste démultiplie et dissémine les activités immatérielles, qu’elles relèvent des champs artistique, intellectuel (formation, recherche sociale, consultance) ou social (insertion, prévention, éducation).
Ce processus de massification déstabilise profondément les institutions qui, historiquement, assuraient la structuration et la régulation de ces activités.
Les tensions sont peut-être moindres dans les mondes de l’art dans la mesure où les avant-gardes politico-artistiques ont déjà largement contribué à désolidariser l’art de ses appartenances institutionnelles et académiques. En conséquence, les artistes, puisqu’ils ne sont plus contraints par ces emprises du passé, portent leur lutte directement et explicitement au cœur des contradictions ouvertes par le capitalisme contemporain, ainsi que le montre la lutte des intermittents du spectacle : la protection du travailleur à l’activité discontinue, le revenu garanti pour une activité qui ne l’est pas…
Ce débordement des statuts et des délimitations institutionnelles a été très rapide dans le champ du social. Tout au long des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, les politiques d’insertion ont investi la question sociale (chômage, précarité, errance…) sur le terrain même du social, en prise directe avec les territoires de vie et d’appartenance. L’intervention ne se délimite plus institutionnellement ; n’importe quel territoire d’existence peut devenir terrain d’intervention. L’héritage institutionnel et statutaire de l’État-providence a été frontalement remis en cause : une nouvelle force de travail a été mobilisée qui ne relève pas des démarcations professionnelles canoniques (éducateurs spécialisés, assistants de service social…), les institutions historiques (de rééducation, d’hébergement, de contention…) ont dû reconsidérer leurs pratiques afin de s’adapter à ces nouvelles politiques publiques.
Une multiplicité de professionnalités et de qualifications cohabitent désormais en matière d’intervention sociale. C’est donc sur le terrain même de cette mutation que se nouent les enjeux : concevoir des coopérations entre des professionnels issus de parcours très différents, agencer de nouvelles professionnalités et maintenir un haut niveau de protection pour des travailleurs qui exercent leur activité dans des contextes et sous des statuts là aussi extrêmement variables.
En matière de recherche sociale, ce processus est largement invisibilisé. La nouvelle force de travail intellectuel – disséminée dans l’exercice de son activité, démultipliée dans ses lieux de travail et intermittente dans l’organisation de son temps – ne parvient pas à être reconnue à la hauteur de ses qualités et de ses contributions. Les institutions académiques et les aristocraties intellectuelles tiennent bon et parviennent encore à délimiter l’exercice légitime de l’activité même si cette activité "légitime" ne concerne désormais qu’une minorité de travailleurs: ceux qui intègrent les universités ou les grands organismes de recherche.
La question socio-politique qui se pose à ces travailleurs-sans-part est bien celle de leur existence même : briser le silence, faire reconnaître leur présence, faire valoir leur professionnalité.
Ce processus de dissémination et de démultiplication de la force de travail immatériel ne doit pas être analysé uniquement sur le registre de la perte (des distinctions historiques) et de la crise (des statuts canoniques). Des lignes constituantes fraient leur chemin ; elles demeurent contradictoires et fragmentaires. Elles sont donc à travailler politiquement et à travailler au plus près de l’activité, en rapport immédiat avec les nouvelles configurations productives. Il serait illusoire de leur opposer des idéaux statutaires et institutionnels aujourd’hui complètement débordés.
Les travailleurs de l’art, du social et de la recherche ne peuvent se défendre que sur le terrain qui est le leur, sur celui que détermine le capitalisme post-fordiste, en particulier sur le terrain d’une constitution intermittente de l’activité.

BIBLIOGRAPHIE

Cette nouvelle constitution du travail est discutée dans deux publications :
- La constitution intermittente de l’activité, revue Multitudes, n° 17, 2004, p. 31 à 42.
- L’expérience de l’intermittence, dans les champs de l’art, du social et de la recherche, éd. L’Harmattan, 2005, 129 p.
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